Avec ou sans bruits parasites

"Un réseau de plus en plus serré de distractions et d’occupations vaines"

Mathematica, historia, geographia, litterae, biologia, physica ceteraeque disciplinae ancillae culturae digitalis

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedintumblrmail

(Les mathématiques, l’histoire, la géographie, la littérature, la biologie, la physique et les autres disciplines au service de la culture numérique)

(NB : j’ai lu avec attention tous les articles comme « 5 astuces pour écrire l’irrésistible titre de blog », « 10 billets de blog qui vous amèneront du trafic » ou encore « comment écrire des titres d’articles de blog efficaces »… Je ne suis pas sûr de les avoir bien compris et je ne sais pas si un titre interminable en latin correspond bien à ces préconisations. Tant pis, je ne désespère pas de lancer un jour la mode des titres qui ne donnent pas envie de lire.)

Ce n’est pas la première fois que j’écris un billet sur ce blog dans lequel je réponds à un article de Michel Guillou. C’est sans doute que je lis toujours sa prose avec beaucoup d’intérêt et de plaisir.

Aujourd’hui, je voudrais répondre à son billet intitulé Quand le ministère vous explique sans rire qu’il est possible de faire le choix du numérique… qui reprend une idée chère à Michel, qu’il résume ainsi :

Car, encore une fois, je ne cesse de le répéter, le ministère confond et, avec lui, tous ceux qui veulent bien l’entendre, le numérique avec sa pacotille.

On suit bien son raisonnement : le numérique change la société en profondeur et, à ce titre, l’école ne peut pas faire comme s’il n’existait pas.

[…] le numérique est un fait culturel majeur né au passage d’un millénaire à l’autre et c’est un changement de modèle, un paradigme tel qu’il bouleverse au fond la transmission des connaissances, l’appropriation des savoirs et les postures des maîtres comme celles des élèves.

On ne peut guère contester ce point, tout le monde est témoin de ces changements, dans tous les domaines. On ne contestera pas davantage le fait que

Les jeunes, les élèves de nos écoles, collèges et lycées, ont été les premiers à changer avec le numérique. Hyperconnectés mais sans doute mal connectés, hyperinformés et sans doute mal informés, ils ont adopté en ligne des attitudes nouvelles, des postures sociales différentes, ont développé en ligne des compétences originales. Ces postures et compétences n’ont pas grand chose à voir avec celles de leurs parents à leur âge, au siècle dernier. Elles méritent évidemment et simplement la bienveillance de l’école plutôt que la vindicte, la sollicitude plutôt que l’indignation, l’éducation plutôt que la censure.

C’est entendu, il faut apprendre à nos enfants à vivre dans un monde numérique. Mais il me semble que cela n’empêche pas de poser certaines questions.

Un milliard d’euros de pacotille

Qu’il faille leur apprendre à vivre dans cette société numérique implique-t-il de les faire travailler sans cesse avec des outils numériques (ce que Michel Guillou appelle la « pacotille ») ? Il se trouve que le Ministère de l’Éducation est engagé dans un programme qui promet de coûter un milliard d’euros aux contribuables, milliard qui ne serait que la partie émergée de l’iceberg que coûterait ce programme aux collectivités s’il venait à être généralisé comme le promet le Ministère (ce qui n’arrivera pas). C’est, me semble-t-il, une pacotille qui vaut la peine d’une réflexion préalable…

Il est difficile de s’engager dans un tel projet en considérant que cet investissement porte sur « un artefact éphémère » du numérique. Et c’est bien là qu’est la question : il faut apprendre le numérique, c’est acquis, mais est-ce en utilisant une tablette pour faire tout ce qu’on a à faire en classe qu’on l’apprend ?

Michel Guillou peut affirmer :

Un bon cours reste un bon cours, avec le tableau noir ou avec le tableau numérique. Une leçon bâclée le sera tout aussi bien avec des tablettes que sans.

Nul n’en disconviendra, mais je crois qu’une telle affirmation est porteuse d’un essentialisme dangereux : qu’est-ce qu’un bon cours ? Un cours fait par un bon enseignant, j’imagine… Ce qui amène à considérer qu’il y a deux grandes catégories d’enseignants : les bons, dont les cours sont bons avec ou sans le numérique, et les mauvais, dont les cours sont toujours mauvais… A ce compte, on aurait bien tort de chercher ce qui fait qu’un cours est bon ou pas et s’il y a des moyens, des méthodes, des outils, qui rendent l’enseignement plus efficace ; il suffirait de réussir à repérer les profs essentiellement bons et de se débarrasser de ceux qui sont mauvais…

Je crains (et est-ce une crainte ?) que ça ne fonctionne pas ainsi (et je suis sûr que Michel Guillou est de mon avis). Je pense qu’il y a des situations où certains outils peuvent être plus utiles que d’autres pour faire acquérir une notion à des élèves, que ces situations peuvent différer selon les élèves, selon les enseignants. Dans certains cas, les outils numériques peuvent être un bon choix, dans d’autres, non. Un cours utilisant le numérique n’est pas intrinsèquement meilleur, comme il n’est pas intrinsèquement plus mauvais, simplement par le recours au numérique. En revanche, certaines stratégies sont plus opportunes que d’autres pour enseigner certains points, et il me semble indispensable que les enseignants réfléchissent à ces stratégies (et je sais qu’ils le font, pour la plupart). Il est légitime de s’interroger sur la bonne façon pour un élève d’apprendre le théorème de Pythagore ou les causes de la Première Guerre mondiale, légitime également de se demander dans chaque cas si l’outil le mieux adapté pour cet apprentissage est ou non numérique.

En conséquence, on ne peut pas, comme le fait Michel Guillou, balayer la question de l’opportunité de l’outil numérique d’un revers de main. Il faut enseigner la culture numérique (c’est l’expression que j’ai traduite par cultura digitalis dans mon titre), c’est entendu, mais ne faut-il enseigner qu’elle ? On disait jadis que la philosophie devait être la servante de la théologie (philosophia ancilla theologiae) ; doit-on considérer désormais que toutes les disciplines doivent n’être que des prétextes à cet apprentissage de la culture numérique ? (C’est à ce moment de votre lecture que vous comprenez le sens du titre de ce billet et que vous vous réjouissez de faire partie de la poignée de héros qui ont poursuivi jusqu’ici.)

L’impossible analogie du gymnase

Il était à la mode, il y a quelques années, de faire l’analogie entre un gymnase et des outils numériques : selon cette analogie, quand il s’agit d’équiper un établissement scolaire d’un gymnase, la collectivité ne pose pas la question de l’intérêt pédagogique de cet équipement, il va de soi ; il faudrait faire de même avec les outils numériques.

Je n’insisterai pas sur la méconnaissance du fonctionnement de la construction d’un établissement que cette remarque révèle, car j’ai entendu souvent remettre en question l’opportunité de construire un gymnase propre à un collège plutôt que d’utiliser des équipements existants.

Surtout, cette analogie est complètement spécieuse : d’abord, c’est une évidence, le gymnase n’a pas les particularités de l’outil numérique. Pour faire court, je dirais que je n’ai jamais entendu parler d’enseignants d’EPS qui refusent d’utiliser un gymnase ou qui le laissent dans un placard…

Surtout, si on veut filer la métaphore, demandons-nous quelle réaction susciterait l’annonce par un ministre d’un plan pharaonique pour équiper les établissements scolaires de gymnases dans lesquels il deviendrait obligatoire d’enseigner les maths, la techno, le français, la natation…

Le risque d’une contre-éducation

En somme, je suis d’accord sur le fait qu’il n’y a pas lieu de se demander si le numérique a sa place à l’école. Je crois que Michel a raison de dire que la page du Ministère dont il donne le lien n’a pas de sens dans les arguments qu’elle donne : sur les points qu’elle évoque, il n’y a pas à poser la question d’un choix du numérique. C’est sans doute excusable par le fait que, depuis quelque temps et pour quelques mois encore, ce n’est pas à des pédagogues qu’est confiée la communication du Ministère.

En revanche, il me semble indispensable que la question des outils numériques soit posée, par les spécialistes de chaque discipline, afin de faire les choix tactiques qui s’imposent : le numérique est-il utile pour tel ou tel point du programme ? quel outil numérique est utile pour ce point ?

Faute de cet exercice, il faut craindre que la démarche soit absolument contre-productive : si une injonction inconditionnelle et irréfléchie est faite aux enseignants d’utiliser systématiquement les outils numériques, il est plus que probable que se développera une « culture numérique scolaire » qui n’a rien à voir avec la vraie culture numérique, qui fonctionne d’une tout autre façon, qui, bien loin de préparer les jeunes au monde dans lequel ils vont vivre, les confinent dans un univers imaginaire qui leur donne des habitudes et des raisonnements au rebours de ceux qu’ils devraient être. Avec la schizophrénie et l’inertie dont elle est capable, l’institution scolaire pourrait bien maintenir ces pratiques dépassées ou ineptes en croyant de bonne foi rendre service aux élèves.

Il existe déjà des éléments de cette culture parallèle. Je crains qu’une pression trop forte et irraisonnée pour développer le numérique ne les aide à se développer.

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedintumblrmail

2 Comments

  1. Bonjour,
    Belle analyse !
    Avant de proposer quelques nuances, il me faut préciser comment j’envisage le numérique à l’école. Il s’agit d’une vision pragmatique qui le considère sous trois aspects. « Le » numérique, comme on dit parfois, c’est d’une part un ensemble d’outils qui peuvent aider à mieux apprendre un programme scolaire qui n’aurait pas changé par ailleurs (c’est plutôt le cas…). On est dans « apprendre grâce au numérique ». Mais c’est aussi un ensemble de nouvelles acquisitions que l’école a le devoir d’enseigner. On pense au B2I, aux algorithmes… On est alors du côté de « enseigner le numérique ». Il y a une troisième dimension, celle de la culture numérique. Pour reprendre une définition de Jean-François Cerisier (1) : avec le numérique, « schématiquement, c’est notre rapport à l’information et à la connaissance, notre rapport au temps et à l’espace, notre rapport à nous-même et à autrui comme notre rapport à la création et à la créativité qui sont bouleversés ». Le cours sur la culture numérique de Hervé Le Crosnier (2) illustre bien cette proposition. De ce point de vue, l’école, son fonctionnement sont bouleversés par le numérique.
    Souvent les discours abordent un volet en occultant les autres, par exemple les discours politiques qui vont affirmer que grâce au numérique on va mieux apprendre (et donc qu’il faut en mettre partout) suivis de ceux qui reprennent des études montrant que les résultats aux examens ne sont pas meilleurs quand on a été doté de matériel numérique (et donc il n’en faut pas dans les écoles…).
    Cependant, on peut, comme vous le faites, s’intéresser spécifiquement au premier aspect : les « outils numériques » (Michel va encore tiquer…) permettent parfois de mieux aborder « certains points du programme ».
    Vous dites :
    « certaines stratégies sont plus opportunes que d’autres pour enseigner certains points, […] légitime de s’interroger sur la bonne façon pour un élève d’apprendre le théorème de Pythagore ou les causes de la Première Guerre mondiale, légitime également de se demander dans chaque cas si l’outil le mieux adapté pour cet apprentissage est ou non numérique. »
    et
    « En revanche, il me semble indispensable que la question des outils numériques soit posée, par les spécialistes de chaque discipline, afin de faire les choix tactiques qui s’imposent : le numérique est-il utile pour tel ou tel point du programme ? quel outil numérique est utile pour ce point ? »
    Je ne crois qu’il existe une réponse unique : tel point doit être abordé avec tel outil numérique, tel autre, non. Même les meilleurs spécialistes des disciplines ne pourront certainement pas trancher sur la bonne façon d’aborder « les points du programme » (des concepts ? des savoirs ? des compétences ?) car pour chacun de ces points, différentes entrées, situations – avec ou sans numérique – sont sans doute également pertinentes.
    Comment trancher alors ? Peut-être en couplant « les points du programme » qui, tels que je les entends, pourraient relever de la didactique de chaque discipline avec d’autres éléments par exemple pédagogiques (suis-je en début de séquence : est-ce que je veux évaluer des connaissances initiales ? motiver ? Donner l’essentiel du contenu à mémoriser ? entraîner ?… est-ce que le travail de groupe ou individuel me semble plus pertinent ? faut-il travailler avec l’écrit ou l’oral ? …). Ces éléments seront aussi fonction des contraintes de la situation (matériels et espace disponibles, fond sonore supportable, âge des élèves…) et on voit que les caractéristiques de chaque élève jouent aussi. Celles des enseignants de même…
    On pourrait donc plutôt étudier l’opportunité d’utiliser tel outil numérique pour tels objectifs didactiques et pédagogiques dans tels contextes. Et dans la prise en compte des objectifs doit entrer une part de ceux qui sont liés aux volets « enseigner le numérique » et « culture numérique ». Car explicitement ou non l’enseignant en abordera certains éléments. Il n’aura d’ailleurs pas beaucoup de temps pour le faire dans d’autres contextes que lors des séquences adossées au programme…
    Je partage donc votre analyse : l’avis des spécialistes des disciplines peut être recherché, à condition qu’ils soient aussi des pédagogues, des « didacticiens du numérique » et des spécialistes de la culture numérique !
    En fait, nous ne sommes pas loin du profil ‘idéal’ d’un enseignant du 21e siècle…

    (1) : https://cdn.reseau-canope.fr/archivage/vali/N-9036-13288.pdf
    (2) : https://www.canal-u.tv/video/centre_d_enseignement_multimedia_universitaire_c_e_m_u/culture_numerique_01_introduction_generale.8364

    • Benoit Lacherez

      7 novembre 2016 at 7 h 07 min

      Je vous remercie pour ce commentaire. Vous dites avec beaucoup de précision et de nuance ce que j’affirmais d’une façon elliptique en disant : « Je pense qu’il y a des situations où certains outils peuvent être plus utiles que d’autres pour faire acquérir une notion à des élèves, que ces situations peuvent différer selon les élèves, selon les enseignants. » Naturellement, il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte et quand je dis que « certains points du programme » peuvent être plus opportunément travaillés avec des outils numériques, je ne veux évidemment pas dire qu’il faudrait une typologie des parties à enseigner avec du numérique et celles à enseigner sans numérique.
      Encore merci pour ces précisions.

Comments are closed.